J'ai passé de multiples concours : Sciences Po au lycée, prépa HEC par deux fois, à nouveau le concours d'entrée à Sciences Po en master cette fois-ci, et le CRFPA. J'ai également accompagné de nombreux étudiants préparant des concours, notamment les concours HEC.
Et j'ai fini par identifier ce qu'on appelle un pattern, par rapport à mes propres révisions et aux réussites à ces différents concours. Il ne suffit pas de travailler plus, et pour preuve, de nombreux candidats réussissent en ne travaillant pas forcément plus que les autres, mais en travaillant mieux. Ils ont compris que le recul sur ses propres capacités, la compréhension des attendus et l'ajustement préalable de la méthode étaient importants. Ils ont d'une certaine façon appris à fonctionner et compris comment ils fonctionnaient.
Sur la méthode de révision, je l'ai formalisée ici en trois piliers, via un acronyme : SCA. Sommarisation, Compréhension, Annotation.
On est d'accord qu'elle n'est en aucun cas une formule magique. Mais c'est une approche de révision que j'ai trouvée efficace, et que j'ai appuyée a posteriori sur ce que les sciences cognitives nous apprennent sur l'apprentissage efficace. Si vous l'appliquez avec rigueur, elle peut transformer votre préparation.
Pourquoi ce que vous faites actuellement ne fonctionne probablement pas
La plupart des candidats, j'en ai moi-même fait partie, révisent de la même façon. Ils lisent leurs fascicules de manière passive, se distraient facilement puis reviennent incapables de se remettre. Ils sont un peu plus démotivés chaque jour, et surtout la combinaison de l'appréhension des révisions et de la culpabilité de ne pas réviser crée de l'anxiété, parce qu'au fond ils veulent réussir ce concours. Alors ils lisent, relisent, surlignent, font peut-être quelques fiches. Ils ont l'impression de travailler dur. Et pourtant, face aux cas pratiques du jour J, ils se retrouveront démunis, incapables de mobiliser les réflexes de rapidité qu'on sait indispensables pour réussir les épreuves.
Vous comprenez donc où se situe le problème : toutes ces activités sont passives. Votre cerveau reçoit de l'information, mais il ne la traite pas en profondeur. Et peut-être qu'il ne comprend pas encore l'intérêt de la traiter en profondeur, puisqu'il n'en voit pas l'usage et n'est pas stimulé par son utilisation.
Je ne veux pas mal parler de notre cerveau qui est une machine incroyable, mais tout de même, lui qui consomme plus de 20% de notre énergie alors qu'il ne représente que 2% de notre volume, il ne réagit que s'il en voit l'utilité et qu'il est directement sollicité. Alors quand vous lisez, vous aurez l'impression de maîtriser : c'est une illusion.
Ce que je dis toujours, c'est : séparez-vous de votre cerveau. Ayez une espèce de métacognition en pensant plus grand que lui et en vous demandant réellement : a-t-il vraiment compris la notion ? Ou est-ce une illusion qui va me pousser à creuser toujours plus de détails et me laisser à la fin incapable de retenir les 80% qui comptent pour le concours, le fameux effet Pareto pour ceux qui connaissent.
Les chercheurs en psychologie cognitive appellent ça la "fluence illusoire". La familiarité que vous ressentez face à un texte relu plusieurs fois vous fait croire que vous le maîtrisez. Mais cette familiarité est trompeuse. Elle ne prédit absolument pas votre capacité à utiliser ces connaissances sous pression.
La méthode SCA est donc conçue pour contourner ce piège. Mais je vous préviens, elle ne convient qu'à ceux qui sont déterminés à surmonter l'inconfort émotionnel des révisions actives et la peur de la réussite.
Pilier 1 : La Sommarisation
Et non, ce n'est pas une faute de frappe. C'est un néologisme assumé, parce que ce dont je parle va au-delà du simple résumé. La sommarisation, c'est la maîtrise des sommaires de vos matières, ces cinq ou dix premières pages de vos fascicules que tout le monde saute pour aller directement au "contenu". Ces pages sont l'architecture de votre savoir, les tiroirs de stockage de vos connaissances. Si je devais vous conseiller d'apprendre une seule chose par cœur pour le CRFPA, ce serait ça.
Le sommaire d'une matière, c'est sa carte. C'est la vision d'ensemble qui donne du sens aux détails. Prenez le droit des obligations : le sommaire vous dit qu'il y a la formation du contrat, l'exécution, l'inexécution, la responsabilité extracontractuelle, le régime général, la preuve. Six grandes zones. Quand vous lisez un énoncé de cas pratique, votre premier réflexe doit être de situer les faits dans l'une de ces zones. C'est votre boussole.
Sans cette vision d'ensemble, vous êtes perdu dans les détails : vous connaissez peut-être les conditions de la force majeure, mais vous ne savez plus quels sont ses effets dans le cadre de l'inexécution contractuelle ou de la responsabilité délictuelle. Vous avez appris le régime du dol, mais face aux faits, vous ne pensez même pas à chercher dans cette direction.
Plus un sommaire est détaillé, mieux c'est. C'est un peu comme les poupées russes : vous commencez par les grands axes, puis les chapitres, puis les sous-chapitres, puis les divisions. Seuls les titres suffisent à créer le "reminder qui vous manque" et vous permettre de mobiliser l'information sans friction le jour J.
Notre mémoire de travail, celle qui nous permet de manipuler des informations en temps réel, est limitée. On ne peut traiter simultanément qu'un nombre restreint d'éléments, généralement entre cinq et neuf. C'est ce qu'on appelle le "chunking" : pour dépasser cette limite, on regroupe les informations en blocs cohérents. Le sommaire de votre matière, c'est exactement ça. Au lieu de retenir des centaines d'articles isolés, vous retenez une structure en six ou sept grandes parties. Cette organisation libère des ressources cognitives pour ce qui compte vraiment le jour de l'examen : raisonner, qualifier, appliquer.
Concrètement, voici ce que je vous recommande
Chaque matin, pendant dix minutes, récitez le sommaire d'une de vos matières à voix haute ou réécrivez-le sur une feuille blanche, au choix, même si ma préférence va à la deuxième option. Au début, vous allez galérer : vous allez oublier des sections entières, inverser l'ordre, confondre les subdivisions. C'est normal. Chaque effort de récupération, même infructueux, renforce la trace mémorielle. C'est le fameux "testing effect" dont parlent les chercheurs.
Après quelques semaines, le sommaire sera gravé. Vous pourrez le réciter sous la douche, en marchant, en vous endormant. Et surtout, face à un cas pratique, les bonnes zones s'activeront automatiquement.
Ensuite, associez chaque grande partie du sommaire à un article-clé de votre code. Formation du contrat ? Article 1128. Responsabilité du fait personnel ? Article 1240. Ces associations créent des ponts entre votre mémoire et votre code : le jour J, vous saurez exactement où ouvrir avant même de l'avoir touché.
Pilier 2 : La Compréhension
Et par compréhension, je ne parle pas de cette vague impression d'avoir "capté le truc" après une lecture. Je parle d'une compréhension profonde, structurelle, qui vous permet d'expliquer pourquoi les choses sont ainsi.
Beaucoup de candidats savent des choses sans être pour autant en capacité de les comprendre. Ils peuvent réciter les conditions de la responsabilité du fait des choses. Mais si vous leur demandez pourquoi le législateur a créé ce régime, pourquoi il est plus favorable à la victime que la responsabilité pour faute, pourquoi la notion de garde a été définie comme elle l'a été, ils sont incapables de répondre.
Cette différence est cruciale le jour de l'examen. Car c'est ce recul sur les notions qui vous ancre dans la position de conseil attendue aux concours, et non dans une récitation à la Prévert. C'est ce qui vous permet de hiérarchiser l'information et d'aborder les notions qui vous rapportent des points à cette épreuve.
Face à un cas pratique tordu, les connaissances mémorisées mécaniquement ne suffisent pas. Les faits ne correspondent jamais exactement à ce que vous avez appris. Il y a toujours une nuance, une ambiguïté, un élément inhabituel. Si vous comprenez la logique d'un régime juridique, vous pouvez raisonner par analogie, identifier quel principe appliquer même face à une situation inédite, argumenter dans un sens ou dans l'autre parce que vous maîtrisez les enjeux sous-jacents.
La technique de l'interrogation élaborative
La technique la plus efficace pour développer cette compréhension, c'est l'interrogation élaborative. Face à chaque règle que vous apprenez, posez-vous systématiquement trois questions :
- Quel problème cette règle résout-elle ? Pourquoi a-t-on eu besoin de la créer, quel vide juridique elle vient corriger ?
- Que se passerait-il si elle n'existait pas ? Qui serait lésé, quelles seraient les conséquences ?
- Quelles sont ses limites ? Quels sont les cas où elle s'applique mal, les critiques qu'on peut lui adresser ? Connaître les limites, c'est comprendre en profondeur.
Une autre technique redoutablement efficace : expliquez les concepts à voix haute comme si vous les enseigniez à quelqu'un qui n'y connaît rien. Si vous n'arrivez pas à expliquer simplement, c'est que vous n'avez pas vraiment compris. Les hésitations, les "euh", les phrases qui s'embrouillent révèlent impitoyablement les zones d'ombre.
Construisez aussi des chaînes causales complètes. En responsabilité civile par exemple : fait générateur → lien de causalité → dommage → régime applicable → conditions de mise en œuvre → réparation → causes d'exonération. Chaque maillon doit s'enchaîner logiquement avec le suivant. Si vous pouvez dérouler cette chaîne sans effort, vous avez vraiment compris la matière.
Pilier 3 : L'Annotation
Vous le connaissez déjà si vous avez lu mon article sur l'annotation du code. C'est votre code, transformé en machine de guerre parfaitement huilée. Je ne vais pas tout répéter ici, mais je vais vous dire l'essentiel.
Un code bien annoté, c'est ce qui vous permet de transformer le temps de recherche en temps de raisonnement. Chaque seconde que vous ne passez pas à feuilleter est une seconde que vous passez à réfléchir, qualifier, rédiger.
L'annotation efficace repose sur quelques principes simples :
- Un code couleur cohérent du début à la fin
- De la parcimonie car trop d'annotations tue l'annotation
- Des renvois entre articles parce que le droit est un réseau que votre code ne relie pas pour vous
- Des tests réguliers pour vérifier que votre système vous fait vraiment gagner du temps
La puissance du système SCA
Ce qui rend la méthode SCA puissante, c'est que ses trois piliers se renforcent mutuellement.
La sommarisation vous donne la carte mentale : face à un cas pratique, vous identifiez immédiatement dans quelle zone chercher.
La compréhension vous donne la profondeur : vous ne savez pas seulement où chercher, vous savez pourquoi vous cherchez là, ce qui vous permet de raisonner même face à une situation inédite.
L'annotation vous donne l'outil : la carte mentale vous dit où aller dans votre code, la compréhension vous dit quoi chercher, l'annotation vous permet de le trouver en quelques secondes.
Isolément, chaque pilier est utile. Ensemble, ils forment un système cohérent qui vous rend redoutablement efficace.
Ce que cette méthode n'est pas
Je veux être honnête sur ce que cette méthode n'est pas :
- Ce n'est pas une excuse pour ne pas travailler - les trois piliers demandent du temps, de l'effort, de la rigueur
- Ce n'est pas une garantie de réussite - aucune méthode ne peut vous la promettre, mais une bonne méthode maximise le rendement de chaque heure investie
- Ce n'est pas incompatible avec ce qui fonctionne déjà pour vous - gardez vos rituels, vos façons de prendre des notes. La méthode SCA est un cadre, pas un carcan
Comment intégrer la méthode SCA concrètement
Voilà comment l'intégrer dans votre préparation :
- Chaque jour, dix minutes de sommarisation à voix haute ou par écrit, sans support, en alternant les matières
- Pendant vos sessions de révision, la compréhension active : posez-vous les trois questions, expliquez à voix haute, construisez les chaînes causales
- En parallèle, travaillez votre annotation progressivement, au fil des cas pratiques, en testant et en améliorant
- Et surtout, faites des cas pratiques. Beaucoup. En conditions réelles. C'est le seul moyen de vérifier que les trois piliers fonctionnent vraiment ensemble
Conclusion
Et pour rappel : le CRFPA n'est pas un examen de mémorisation, c'est avant tout un examen de rapidité, de méthode et de raisonnement.
La sommarisation vous rend rapide. La compréhension vous donne la méthode. L'annotation vous équipe.
Ensemble, ils font la différence. Croyez-moi.
